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Lancement des cartes virtuelles Mastercard par Orange Money et MTN Mobile Money au Cameroun : Innovation financière ou risque de déséquilibre du marché ?

Le lancement des cartes virtuelles Mastercard par Orange Money et MTN Mobile Money marque une étape importante dans l’évolution des services financiers numériques au Cameroun. Cette initiative ouvre l’accès aux paiements en ligne internationaux, au e-commerce et à certains services jusque là difficiles d’accès pour une grande partie de la population.

Sur le plan de l’innovation, le signal est positif. Les opérateurs de téléphonie mobile démontrent leur capacité à intégrer des services financiers avancés et à répondre à une demande croissante d’inclusion financière. Cependant, cette avancée soulève également des interrogations structurelles sur l’équilibre du marché du mobile money et sur le cadre de régulation existant.

MTN et Orange occupent une position particulière au Cameroun. Ils sont à la fois opérateurs de télécommunications dominants et maisons mères de filiales de mobile money juridiquement distinctes mais économiquement dépendantes. Cette double casquette pose un problème classique de concurrence.

L’accès privilégié aux réseaux USSD, aux canaux de distribution, à la base d’abonnés et aux données crée un avantage structurel difficilement rattrapable pour les autres acteurs du mobile money. Le lancement de cartes virtuelles internationales, produit à forte valeur ajoutée, renforce cet avantage et peut accentuer la marginalisation des acteurs indépendants ou des fintechs locales.

La question n’est donc pas celle de l’innovation en elle même, mais de l’équité des conditions d’accès au marché.

Le code USSD national #237# entre ambition et réalité opérationnelle

Initié par le Ministère des Postes et Télécommunications (MINPOSTEL) et géré par la CAMPOST, ce code a été créé pour :

  • Simplifier l’accès : Offrir un portail unique pour plusieurs prestataires au lieu de mémoriser un code différent pour chaque banque ou service.
  • Favoriser l’inclusion financière : Permettre aux institutions financières (banques, microfinances) et aux startups d’offrir des services de paiement sans dépendre exclusivement des codes propriétaires des opérateurs (Orange ou MTN).
  • Réduire les coûts : Harmoniser et baisser les tarifs des transactions mobiles.

La mise en place du code USSD national #237# par le Minpostel visait à instaurer un accès unifié, neutre et équitable aux services numériques essentiels, y compris les services financiers mobiles.

Outre le fait que le code USSD national pose le problème de confusion fréquente : Code pays vs USSD, dans la pratique, son opérationnalisation reste limitée. Les problèmes de priorisation des sessions, de latence, de fiabilité et surtout de dépendance technique vis à vis des opérateurs télécoms réduisent considérablement son efficacité. Tant que les opérateurs contrôlent l’infrastructure critique, la neutralité du code national reste théorique.

Ce contexte renforce la capacité des opérateurs intégrés à favoriser leurs propres filiales de mobile money, volontairement ou non, au détriment de la concurrence.

Par ailleurs, un précédent a déjà eu lieu au Cameroun autour de ce type de bataille: L’affaire Express Union Mobile contre MTN Cameroon

L’affaire ayant opposé Express Union Mobile à MTN Cameroon illustre parfaitement ces déséquilibres. Le différend portait notamment sur l’accès aux canaux USSD (via l’Opérateur MTN Cameroon pour l’accès au service de Express Union Mobile) et sur des conditions techniques et commerciales jugées discriminatoires.

Même si cette affaire n’a pas profondément restructuré le marché, elle a mis en lumière un problème fondamental. Lorsqu’un opérateur contrôle à la fois l’infrastructure et un service concurrent, la frontière entre gestion technique et distorsion de concurrence devient floue. Cette situation n’est pas propre au Cameroun, mais elle y est aggravée par l’absence d’un régulateur sectoriel spécifiquement dédié au mobile money.

Le mobile money n’est plus un simple service à valeur ajoutée. Il est devenu une infrastructure financière critique, utilisée pour les paiements, l’épargne, les transferts, et désormais les paiements internationaux via des cartes virtuelles. Dans ce contexte, la régulation exclusive par les télécoms ou par des dispositifs hybrides montre ses limites. Il devient nécessaire de mettre en place une structure indépendante de régulation du mobile money, dotée de compétences claires en matière de concurrence, d’interopérabilité, de tarification et de protection des consommateurs. Une telle structure permettrait de séparer plus clairement les rôles entre opérateurs d’infrastructure, fournisseurs de services financiers et régulateurs. Elle favoriserait l’innovation tout en garantissant un terrain de jeu équitable pour les banques, fintechs et acteurs indépendants.

Le lancement des cartes virtuelles Mastercard par Orange Money et MTN Mobile Money est une avancée technologique indéniable. Mais sans un cadre de régulation renforcé, indépendant et adapté à la réalité du mobile money, cette innovation risque de consolider des positions dominantes déjà fortes.

Le défi du Cameroun n’est donc pas seulement d’encourager l’innovation, mais de s’assurer qu’elle bénéficie durablement à l’ensemble de l’écosystème et aux usagers finaux.

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